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Les deux Bill, nouveaux croisés de l’humanitaire ?

vendredi 14 décembre 2012, par Francesco

RESUME : Marc Bouniton, MG.

Les Gates, le richissime philanthrope ex patron de Microsoft et son épouse Melinda, ainsi que Clinton, l’ex-Président des USA, ont créé chacun une fondation qui porte leur nom. Alors qu’en juin 2010, le G8 débloquait difficilement 5 milliards de dollars en faveur de la
santé maternelle et infantile dans les pays en développement, les milliardaires Bill Gates (53 milliards de dollars),Warren Buffet (47 milliards de dollars) et Carlos Slim (Telecoms - première fortune du monde avec 53,5 milliards de dollars) ont été rejoints par David
Rockefeller dans leur tentative de convaincre leurs pairs milliardaires de donner la moitié de leur fortune à des oeuvres de charité : Un tour de table de 600 milliards de dollars !

C’est une tradition, aux Etats-Unis, explique le magazine Forbes, les américains, dans leurensemble, font chaque année des dons avoisinant un total de 300 milliards de dollars. A l’heure où les républicains empêchent le Congrès américain de taxer les plus riches, pareille initiative de ces magnats de l’économie présente des avantages incontournables tels que la défiscalisation et l’impact en termes d’image de marque. D’autres se font plus critiques ; ainsi, la Via Campesina, fédération internationale de mouvements paysans et de sans terre, reproche à la Fondation Gates d’appuyer des projets qui poussent paysans et agriculteurs à utiliser les semences et les produits agrochimiques génétiquement
modifiés (OGM) de Monsanto.

Depuis sa création, en 1999, la fondation Bill & Melinda Gates est une puissance qui est de loin le premier financeur privé mondial de la santé. Même si Gates a choisi, avec sa femme, de s’investir dans la santé, même si il le fait dans un domaine très spécifique, celui des
nouveaux outils de prévention, et même si la gouvernance des choix sanitaires reste du domaine de l’OMS et des agences spécialisées telles que l’Onusida, Gates est devenu quoiqu’il en dise, un grand ordonnateur de la santé mondiale, le deuxième financeur de l’OMS.
Le milliardaire et cofondateur de Microsoft est venu s’adresser à la soixantaine de ministres et aux 1800 délégués présents à la 64e Assemblée mondiale de l’OMS à Genève en mai 2011. Il a exhorté les Etats à investir dans les vaccins pour « sauver des millions de vies » d’ici à 2020. L’intervention du philanthrope américain était d’autant plus symbolique que l’OMS est confrontée à une cure d’austérité budgétaire. Pour l’exercice 2010-2011, le budget total de l’OMS se chiffre à 4,5 milliards de dollars dont 1,56 milliard provient de 2000 contributions volontaires. Celles-ci proviennent pour 53% des Etats membres, 21% de l’ONU et d’organisations internationales, 18% de fondations, 7% d’ONG et 1% du secteur privé. Or ces contributions baissent de 10 à 15%. En 2011, l’OMS affiche un déficit de 300 millions de dollars qu’elle promet de résorber dans les trois ans. Ces
problèmes financiers ne sont pas sans conséquences. Trois cents postes sur les 2400 que compte le siège de l’OMS à Genève seront supprimés. La perspective provoque déjà un vent de panique parmi le personnel. Les voyages, les publications ainsi que les recrutements seront limités, certains services vont devoir fusionner. Enfin, selon l’AFP, le budget de 4,8 milliards de dollars de l’OMS prévu pour 2012-2013 sera amputé d’un milliard, soit près de 25%.

Responsable du programme Santé auprès de la Déclaration de Berne, une ONG, Patrick Durisch déplore le phénomène : « Les financements fixes calculés en fonction d’un pourcentage par Etat membre sont à la baisse. 80% des fonds publics de l’OMS proviennent de contributions volontaires. C’est un vrai problème. Ces contributions sont liées à des
programmes spécifiques. Il est dès lors très difficile pour l’OMS de fixer des priorités à long terme. » ace à ces difficultés financières, le partenariat privé-public suscite un intérêt croissant à l’OMS. Bill Gates en est l’exemple le plus parlant. A lui seul, il représente presque 10% du budget de l’organisation. En 2008, le milliardaire était le deuxième plus grand contributeur volontaire après les Etats-Unis. Cette année-là, il a versé 338,8 millions de dollars à l’OMS. Pour 2010-2011, son apport s’élève à 220 millions.

L’OMS (Organisation mondiale de la santé) est-elle menacée de privatisation ? La difficulté relève des garde-fous à introduire pour que l’industrie et le privé n’exercent pas une influence démesurée sur la politique sanitaire de l’OMS. Au cours des deux dernières années, la gestion de la pandémie de grippe A (H1N1) avait suscité un tollé. Parmi les experts conseillant l’institution onusienne figuraient plusieurs personnes issues de l’industrie pharmaceutique. Même si l’OMS avait institué une procédure visant à éviter les conflits d’intérêts, beaucoup nourrissaient des doutes, d’autant que l’institution spécialisée de l’ONU
avait attendu la fin de la pandémie pour dévoiler le nom des dits experts. Autre exemple : dans un groupe de travail consultatif sur le financement de la recherche et du développement de l’OMS siège Paul Herrling. Proposé par la Suisse et nommé par le Conseil exécutif de l’OMS en janvier, ce directeur de recherche auprès de Novartis devra se prononcer sur un financement de 10 milliards de dollars dont il est lui-même à l’origine.

Les ONG ne cachent pas leur inquiétude par rapport à la réforme en cours à l’OMS, même si elles ne sont pas opposées au partenariat privé-public. Le projet de Margaret Chan qui les préoccupe le plus, c’est la volonté de créer un Forum mondial de la santé dès novembre 2012 qui inclurait tous les acteurs de la santé, privés et publics. « En créant ce Forum mondial de la santé, on met l’industrie et le secteur privé sur le même plan que les acteurs publics et les ONG. Cela risque d’accroître sensiblement l’influence de l’industrie sur la politique sanitaire de l’OMS », souligne Tido Von Schoen-Angerer, directeur de la campagne pour l’accès aux médicaments auprès de Médecins sans frontières. Ce dernier juge nécessaire d’inclure l’industrie, notamment pharmaceutique, dans les discussions de l’OMS. Mais elle ne doit pas
être partie prenante à la prise de décision. La crainte, c’est que ce forum enlève les prérogatives de l’Assemblée mondiale de la santé. « Plutôt que d’insérer la multitude d’acteurs privés dans la gouvernance de l’organisation, il faut affirmer un fort leadership de l’OMS et améliorer la participation du secteur privé dans le cadre actuel. » L’enjeu est majeur. Il s’agit de savoir si l’OMS restera le vrai pilote de la politique sanitaire mondiale ou si elle se contentera d’assurer la coordination.

Quelques contributeurs privés de l’Organisation mondiale de la santé pour l’année 2010 :

  • Bayer AG : 560 500 dollars
  • Bill and Melinda Gates Foundation : 219 787 513 dollars
  • Bloomberg Family Foundation : 15 400 000 dollars
  • Eli Lilly and Company Foundation : 1096 000 dollars
  • GlaxoSmithKline : 523 844 dollars
  • Lions Clubs International Foundation : 4 930 810 dollars
  • Nippon Foundation : 1 634 280 dollars
  • Novartis : 500 000 dollars
  • Rotary International : 71 933 568 dollars
  • Sanofi-Aventis : 4 417 959 dollars
  • Syngenta Crop Protection AG : 395 023 dollars

    E-Med, un forum sur les médicaments essentiels et la santé publique

LES EFFETS PERVERS DE L’AIDE :
Quatre principales initiatives mondiales financent l’accès pour tous aux soins : le Fond mondial (aussi appelé Fond Global) de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, le Plan d’urgence du président des Etats-Unis d’Amérique pour l’aide à la lutte contre le sida (PEPFAR), l’Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination (GAVI) et le Programme plurinational de lutte contre le VIH/SIDA (PPS) de la Banque mondiale. Ces initiatives ont "changé la manière dont les donateurs internationaux fournissent l’aide à la santé publique",
indique le rapport de l’OMS publié le 20 juin 2010 par la revue The Lancet. L’aide au développement consacrée à la santé est passée de 4 milliards d’euros en 1990 à 16 milliards en 2007. L’arrivée massive d’argent dans des programmes dits verticaux (lutte contre les grandes
maladies, vaccinations, planning familial,…) désorganise l’infrastructure des soins de santé au niveau local entraînant la stagnation des autres objectifs du Millénaire ; la mortalité maternelle reste élevée p.ex . Si les programmes mondiaux pour la santé obtiennent de bons résultats dans des domaines spécifiques (VIH/SIDA, tuberculose, paludisme, etc.) en favorisant dans certains cas l’implication des communautés. Mais, en supprimant la participation financière des bénéficiaires des programmes dans un souci d’équité et d’accès aux soins, elles compromettent, en dehors des situations d’urgence humanitaire, le
développement d’initiatives mutuellistes de financement des soins de santé dans les pays où l’état est déficient (RD Congo p.ex.).

Si elles ont aussi permis d’innover en mettant en place un système public d’assurance-maladie, comme au Rwanda, de contribuer à développer les compétences des personnels soignants, comme en Afrique du Sud, ou d’accentuer les transferts de compétences vers des personnels moins qualifiés, ainsi que l’illustre le cas du Malawi, ces initiatives mondiales contre les grandes maladies ont eu des effets pervers sur les systèmes de santé locaux : la charge de travail administratif des soignants s’est nettement accrue ; l’accentuation de la fuite des cerveaux et des cadres dynamiques, non vers les pays riches, mais du secteur public vers celui des organisations non gouvernementales (ONG), attirés par les salaires plus confortables de
ces programmes, et le renforcement des déséquilibres entre zones urbaines et rurales. A cela s’ajoutent l’émergence de bureaucraties parallèles ou encore la diminution des dépenses de santé intérieures. La juxtaposition de ces programmes verticaux va à l’encontre de la politique des SSP (Soins de Santé Primaires) définie il y a 33 ans à Alma Ata. Il s’agit donc de renforcer les systèmes de santé et de mieux coordonner les interventions des bailleurs.

cfr www.thelancet.com, Politiques Internationales de Santé et
www.essentialdrugs.org/emed/archives

Ces initiatives mondiales (I.M.) et surtout les fondations privées priorisent les maladies causant les plus grands problèmes en terme d’années de vie ajustées à l’infirmité (DALY). Mais elles se concentrent sur la mise en oeuvre de nouvelles solutions basées sur la
technologie qui auront un haut impact pour les populations. Il s’agit d’un soutien indirect à une industrie de l’innovation mais dont les droits de brevets risquent d’obérer l’accessibilité, surtout le programme d’aide une fois terminé. Bill Gates croit fermement que la mortalité de la prime enfance pourrait être éliminée par une poignée de nouveaux vaccins dont on ferait un usage très large. Son financement à GAVI est en ligne directe avec cette philosophie de la
Fondation. Pourtant d’aucuns ( David Mc Coy p.ex.) affirment que la promesse que les achats de grandes quantités de vaccins par GAVI allaient conduire à une réduction des prix ne s’est pas vérifiée. Ils illustrent leurs propos par le coût d’opportunité de la mise en oeuvre de la vaccination anti-pneumoccocale dont on parle beaucoup actuellement. Ce vaccin sera notamment financé par le nouveau mécanisme « d’engagement de financement anticipé » [Advance market commitments (AMC)]. Investir de l’argent dans les AMC, c’est détourner de l’argent de la fondation vers les fabricants de vaccins sans apporter de bénéfices significatifs aux enfants ciblés par la fondation. Pour démontrer la faible efficacité attendue de ce vaccin, Dabade et Puliyel citent les données d’un article de 2008 de S.A. Madhi et collaborateurs dans le bulletin de l’OMS qui montre que 1000 enfants doivent être vaccinés pour prévenir l’apparition de 4 cas de pneumonie. "Sachant que la vaccin coûte 250$ par enfant, on dépensera 250.000$ pour la prévention de 4 cas de pneumonie alors que le traitement de 4 enfants atteints de cette maladie avec cotrimoxazole oral selon le protocole de l’OMS, ne coûte que 1 $ en Inde". Les prix des vaccins ont augmenté à la suite du financement GAVI, d’après une étude de 2008 par L. Kamara sur la pérennité financière des programmes d’immunisation dans 50 pays. S’appuyant sur cette analyse, Dabade et Puliye (Lancet mai 2009) arguent que le coût plus élevé sera supporté par les pays pauvres quand GAVI s’arrêtera.

L’auteur revient également sur d’autres faiblesses soulignées par les évaluateurs. De nouveaux mécanismes de financement sont introduits par ces I.M. (Initiatives Mondiales) : le « Buy - Down » qui consiste à accorder des réductions de dettes en fonction des résultats obtenus, le financement à la performance qui risque de biaiser les indicateurs de
résultats, l’’Advance marketing commitments’, la budgétisation et la planification basées sur les évidences dérivent du credo technologique de ces I.M. et fondations ne mettent pas à l’abri de la corruption encore fort présente dans beaucoup de pays d’Afrique.

Les résultats décevants du vaccin contre le HIV combinés à l’intérêt du traitement du HIV en prévention de la contagion pérennisent un marché potentiel pour les firmes pharmaceutiques et leurs antirétroviraux de 2ème et 3ème génération protégés par brevets ! Fameux défi que de rendre disponibles pour tous ces nouveaux traitements !

Les contradictions de Bill Gates : Windows verrouille 90% des ordinateurs de la planète ; lors de son passage au Trocadero à Paris en avril 2011, Gates y a défendu les grands labos et refermé assez vite le débat sur la propriété intellectuelle et l’accès aux médicaments. Sa fondation fraye avec les multinationales telles Monsanto, dont les brevets OGM étranglent souvent les paysans. « Il faut sauver les paysans qui représentent les deux tiers des pauvres dans le monde. Les OGM sont comme un médicament : il faut les encadrer. » Même les riches philanthropes ont leurs contradictions. Gates peut ainsi louer les régimes autoritaires (Ethiopie, Rwanda) et critiquer le Nigeria (« Pas vraiment un modèle de bonne gouvernance, non ? »). Tout en mettant de préciser que la corruption prospère avec la malédiction de la manne pétrolière. Qu’il a accompagnée en investissant dans des firmes locales. « Dommage qu’il n’y ait pas plus de milliardaires victimes de maladies oubliées, ça aiderait », reprend Bill Gates. Des milliardaires, il y a en a plus que jamais. Qui veulent aussi donner, apparemment. « Giving pledge [une initiative de Gates visant à inciter les milliardaires à léguer au moins 50% de leur fortune à des ouvres caritatives, ndlr] a embarqué 60 riches », note Bill. Aucun Français. Pourquoi ? « C’est plus facile en Chine ou en Inde, il n’y a pas de dynastie là-bas. » Il marque
un silence : « Il ne faut pas léguer trop d’argent à ses héritiers. » Le « plan média » du globalcharity-leader ? « Parler surtout aux relais conservateurs pour convaincre les citoyens les plus conservateurs », susurre un proche. Gates s’est donc confié au Figaro Magazine, au Journal du dimanche, à RTL, à TF1. Pour rappeler des évidences toujours bonnes à souligner. « Les pays riches sont loin de tenir leur promesse de donner 0,7% de leur PIB aux pays pauvres. » « Les Etats du Nord mettent beaucoup de choses dans l’aide au développement et oublient de plus en plus les pays les plus démunis. »

« L’aide publique aux pays pauvres fonctionne, il faut dire combien ces investissements "low cost" sont importants, montrer les success stories. On a vu des progrès phénoménaux. » cfr CHRISTIAN LOSSON dans www.liberation.fr Edition du 05/04/2011

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