Groupe de Recherche et d’Action pour la Santé

La marchandisation des soins

mardi 28 février 2012, par Pierre Chevalier, médecin généraliste

LLG 54 juin 2007

La libéralisation du marché est une réalité de plus en plus présente dans nos vies, au niveau des sources d’énergie, des moyens de télécommunications entre autres. Les soins de santé n’échappent pas à l’intérêt de milieux financiers. Etonnant non ? Dans nos pays industrialisés, les soins de santé ont la réputation d’être un puits sans fond. Comment imaginer qu’ils puissent être « rentables » et apporter un bénéfice à un investisseur ?
La Mutualité Chrétienne, en collaboration avec la Croix Jaune et Blanche flamande, a organisé ce vendredi 16 février 2007 un symposium sur la marchandisation des soins. Ce symposium a fait le point sur de nombreux aspects de ce sujet : les craintes « à priori », les espoirs, les possibilités, les projets en cours.
La marchandisation vise tant le secteur de l’assurance des problèmes de santé que l’offre de soins.

Les principales craintes
Dans un système privatisé, l’offre de soins ne se fera pas, pour des raisons de rentabilité, en fonction des besoins mais bien en fonction d’une réponse proposée aux souhaits des plus nantis, avec un risque réel, aussi, de demande plus large induite par l’offre (marchandisation de l’offre qui rejoint le disease mongering). Dans un marché libre, les personnes qui offrent des soins ciblent les patients et les secteurs de soins en fonction de bénéfices possibles. Viser un but lucratif plutôt qu’un objectif social ne peut aboutir qu’à un certain nombre de laissés pour compte. Dans un but de rentabilité, la recherche de la meilleure efficience est la règle ; il ne s’agit cependant pas nécessairement d’une meilleure qualité, notion complexe souvent difficile à mesurer et à comparer. Dans un système privatisé, le montant de la facture pour le patient qui doit recourir à des soins sera plus élevé et directement (soins à payer) et indirectement (prime d’assurance).

De réelles menaces
L’évolution du service de santé en Angleterre (NHS) ou du même service en Hollande, dans la foulée du système américain montre la voie de la privatisation. L’organisation initialement basée sur une planification géographique sous la responsabilité du Ministre de la Santé (années 1948 à 1991), ensuite partiellement privatisée avec découpage des services locaux offerts (années 1991-2003), est gérée par des trusts financiers qui fournissent des soins de santé et régulent des services hospitaliers (très) spécialisés indépendants financièrement, des contrats précis avec les pratiques de médecine générale, avec les pharmaciens, les dentistes, les opticiens, etc… L’état apporte une importante partie du financement mais l’organisation des soins (et les bénéfices éventuels) va donc aux investisseurs privés. Ces sociétés privées occupent déjà le terrain, de façon plus ou moins importante, en Europe (en France, dans les pays nordiques) comme en Angleterre ou aux Etats-Unis, et leur appétit est grand. Elles ont le soutien manifeste de plusieurs gouvernements. La Communauté Européenne serait prête à réglementer certains types de services hospitaliers spécialisés, manière indirecte d’offrir ces domaines à des investisseurs privés, en dehors d’une politique globale de santé. D’autres services (pédiatrie, gériatrie, psychiatrie) seraient ainsi délaissés par manque de rentabilité prévue par les investisseurs et laissés au secteur public. Au Royaume Uni, l’opposition est très importante en Ecosse et dans les autres régions de l’Angleterre. L’Ecosse ne s’oriente pas vers ce choix de privatisation et souhaite en revenir à l’organisation initiale, plus géographique, des soins de santé.

Réflexions socio-économiques et éthiques
L’accroissement du coût des soins de santé est une réalité, comme l’est l’accroissement des dépenses dans d’autres domaines, les loisirs par exemple (hôtels, voyages, …). Une meilleure efficience technique peut très probablement être obtenue. Elle est nécessaire mais non suffisante. Ce n’est pas l’augmentation des dépenses qui pose problème mais bien l’acceptation de son financement par la société, dans un contexte de diminution progressive du sentiment de solidarité au plus celle-ci devrait s’éloigner du noyau familial : ce sentiment est en effet plus faible pour des voisins que pour des membres de sa famille et encore plus ténu quand il s’agit d’immigrants. Une régulation semble donc indispensable pour les économistes ainsi qu’une recherche d’efficience. La privatisation ne s’est pourtant pas toujours montrée, à ce jour, d’un meilleur rapport coût/efficacité qu’un financement et une gestion publiques : plus favorable pour des maisons de repos, moins favorable pour des services hospitaliers. Un choix sélectif, par les investisseurs, des secteurs rentables et/ou des personnes à moindre risque est donc prévisible, opposé au principe d’équité. Si la majorité des économistes n’excluent pas la possibilité ou nécessité d’une privatisation, de nombreux continuent à réclamer que le principe d’efficience aille de pair avec celui d’équité et que les modifications soient réalisées dans le cadre d’une politique de santé cohérente, avec le respect de la place centrale du patient.

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